

Le Folgoët
Brest, 31 août [1892].
Je ne saurais recommander de voyager à pied en Bretagne. L'histoire du provincial qui n'avait pu voir Paris parce que les maisons lui cachaient la ville, est assez naturelle à Roscoff ou à Quimper, à condition de substituer aux rangées de maisons les talus fleuris ou les haies qui bordent ici tous les chemins. Pour voir le pays, il ne reste au piéton que la ressource d'escalader le talus ou de grimper au sommet d'un arbre, comme feu le Petit Poucet.
Pourtant, nous venons de franchir à pied les trente-huit kilomètres qui séparent Brignogan de Brest, et je garderai longtemps, de cette course brusquement décidée, le souvenir le plus agréable. Partis le matin de bonne heure, nous marchons allègrement, et, en deux heures, nous atteignons Lesneven. De là, laissant Goulven à gauche, nous nous dirigeons sur le Folgoët. Sous un ciel gris s'étendent à perte de vue des prairies où paissent des troupeaux de vaches, et, de temps à autre, apparaissent des bouquets de pins, de hêtres, la maigre silhouette d'un calvaire ou d'une flèche élancée. Parfois, au bord de la route, un petit balai, fait de branches de pommier, suspendu au-dessus d'une porte ou d'une fenêtre, indique au voyageur altéré qu'on vend là du cidre. Quand le balai possède encore des feuilles, le cidre est frais, et je ne sais rien au monde de plus rafraîchissant que cette boisson.
Le Folgoët ne compte guère qu'un millier d'habitants, ce qui ne l'empêche pas d'être réputé dans tout le Finistère. Inutile de dire pourquoi. En Bretagne, quand une bourgade quelconque est célèbre, c'est qu'elle a un saint ou une source, et, par conséquent, un pèlerinage. Folgoët, qui, en bas-breton, signifie le fou des bois, a l'inestimable avantage de pouvoir offrir l'un et l'autre à la curiosité des touristes. Pour me servir des termes mêmes de la légende, le saint était un idiot vivant au commencement du quatorzième siècle dans une forêt des environs de Lesneven. Il se nommait Salaun. «Il allait, dit un de ses panégyristes, tous les jours mendier son pauvre pain par la ville de Lesneven ou ès environs, n'importunant personne aux portes que de deux ou trois petits mots, car il disait Ave Maria, et puis, en son langage breton, Salaun a zébré bara (Salomon mangerait du pain).»
Après avoir longtemps mené cette existence, il mourut et fut enterré près de la source où il avait coutume de se désaltérer. Déjà on ne parlait plus de lui, dit le panégyriste, lorsque «Dieu fit naistre sur sa fosse un lys blanc, beau par excellence, lequel répandoit de toutes parts une fort agréable odeur; et, ce qui est plus admirable, c'est que dans les feuilles de ce lys étoient écrites en caractères d'or ces paroles: Ave-Maria!»
On creusa la terre et l'on vit que le lys prenait racine dans la bouche même de Salaun. Le miracle fit du bruit. Grâce à de puissantes protections, on ne tarda pas à construire à cet endroit une église qui est elle-même un miracle d'architecture et de sculpture. Au dire des connaisseurs, c'est le plus beau monument de toute la Bretagne, et je les crois sans peine. La façade est flanquée de deux tours reliées par une galerie. L'église a trois portails monumentaux, dont l'un, le portique des Apôtres, sculpté avec une incroyable profusion de détails, est un véritable chef-d'œuvre de délicatesse et de bon goût. Le granit a été fouillé comme si c'était de l'ivoire ou un métal précieux. Autour de la porte intérieure court une guirlande de vigne d'un naturel parfait. À droite, au pied du cep, un tout petit moine est assis, les mains croisées sur sa bedaine, la tête renversée dans une attitude béate et souriante; à gauche, c'est un chien, mordillant un raisin. Et tout cela est taillé dans un granit très dur, que plus de quatre siècles n'ont pu encore entamer. On dirait vraiment que l'artiste vient de poser son ciseau. À l'intérieur, le jubé, unique en son genre, nous arrête longtemps par la grâce et la richesse de son ornementation. Malheureusement, pendant la tourmente révolutionnaire, le marteau des démolisseurs a endommagé quelques-unes de ces merveilles.
La source miraculeuse se trouve sous le maître-autel. Elle alimente, au dehors, une fontaine adossée au mur terminal. Quand nous sortons de l'église, deux vaches s'y abreuvent sous la surveillance d'un paysan. Les bêtes parties, une femme plonge une écuelle dans le bassin et nous l'apporte en nous vantant les vertus de cette eau, riche ... en indulgences. Comme la foi nous manque totalement, nous déclinons cette offre bienveillante, et, moyennant deux sous, la Bretonne boit pour nous, ce qui nous procure à chacun une remise de cent jours de purgatoire. Ce n'aurait pas été la peine de s'en priver.
Nous nous remettons en route, après avoir étanché notre soif chez un boulanger qui vend des chapelets, des médailles et de la petite bière. Le norrois se lève et souffle vigoureusement. À tout moment, nous croisons des paysans qui se rendent à la foire aux chevaux. Et, dans la soirée, vers les cinq heures, nous faisons enfin notre entrée à Brest par la rue de Paris, une rue interminable, où, blancs de poussière et couverts de sueur, nous traînons un peu la jambe en nous demandant à quoi diable peuvent servir les faubourgs. [...]
Émile Bessire: En Bretagne. De Berne à Belle-Isle. Genf / Paris 1894 [Ch. Eggimann & Cie. / Librairie Fischbacher], S. 194-198
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